Rennes, Place Sainte-Anne, décembre 2017.




Matoufilou

« L'une des déchirures propres à la poésie », c'est que, « ce qui est devant moi, au moment où je le dis, il faut justement qu'il ne soit plus. Les objets soumis à l'épreuve du poème, pour pouvoir briller d'un vif éclat, doivent cesser d'être ce qu'ils sont pour devenir langage. » Avec ce paradoxe que « dans le même temps le langage les sauve et les porte à leur être. » (Fabrice Midal, Pourquoi la poésie ? L'Héritage d'Orphée, Pocket, 2010). Lisant cela, je songe également à la photo, où c'est le même principe : ce qui a été pris en photo (l'objet de la prise de vue) n'est déjà plus, est devenu langage. Et cependant c'est par ce langage qu'il existe, et qu'il prend éventuellement une existence nouvelle, devient, pour reprendre une expression désormais galvaudée, une réalité « augmentée ». Ce paradoxe confirme le cousinage (à mes yeux du moins) de la photo et de la poésie. La « déchirure » propre à la photo, c'est qu'elle ne fait exister son objet qu'en le faisant disparaître.
10 Commentaires
  1. A Rennes, on a été plus réactif qu’à Marseille ?

  2. Tragiquement drôle ! J’ai bien ri, merci Monsieur HR.

  3. Le titre m’intrigue, la référence à Duras, simple jeu de mots ou bien autre chose ?

  4. Duras… N’exagérons rien!

  5. Il faudrait un long texte pour expliquer mon envie de ce titre. Et ce n’est pas le lieu ici. Pas la place.
    Pour faire au plus court, disons que c’est le portrait sur la palissade qui a servi de déclencheur. J’ai songé à ce personnage féminin, dans cet hôtel à l’orée de la forêt, qui est seule et attend. Enfoncée dans sa profonde mélancolie, mais à la croisée des désirs : le sien, permanent, celui d’une autre femme, ceux des hommes. J’ai trouvé intéressant le regard de cette femme sur le passant, et cette forme de voyeurisme partagé (elle qui nous regarde, nous qui passons).
    Le titre renvoie également à ce qu’on devine derrière, ce trou béant (destiné à recevoir une nouvelle station pour la seconde ligne de métro), et au fait qu’on ait détruit à Rennes beaucoup de beaux immeubles, contrepartie d’une politique à long terme ambitieuse en termes d’urbanisme et de logement, et que Mme la Maire actuelle perpétue.
    Détruire dit-elle, c’est cette ambivalence de sentiments contradictoires devant ce qui se perd, inexorablement (l’immeuble à droite a été détruit depuis, et même cet obscur objet du désir qu’est ce visage sur la palissade a disparu). “Tout est décrit sur fond d’absence”. C’est ce qui m’a frappé ici : cette absence tellement présente.

  6. @ Brigitte : J’aime Duras et Annie Ernaux. Beaucoup. Intensément. Comme toi.

  7. @Matoufilou.

    Ah! Comment civiliser la Rue de la Soif… L’emploi du titre me faisait penser à l’utilisation du nom de Picasso pour baptiser une bagnole…Quant au visage… Je vais immédiatement prendre rdv chez l’ophtalmo…
    Effectivement j’aime Duras … mais avant Annie Ernaux j’en mettrai d’autres Virginia W, Katherine Mansfield, Karen Blixen, Jane Austen … Yasushi Inoué, Tchekhov, Philippe Roth, Philippe Lançon – on ne peut pas ne pas lire Le Lambeau – et je m’arrête là …

  8. Merci Brigitte, bien noté. Et je vais lire Le Lambeau. Promis.

  9. J’ai eu un peu de mal à voir ce visage tout en bas à droite, je pense qu’il aurait fallu l’éclaircir un peu pour lui donner sa place dans l’image … mais le cadrage reste très serré autour du sujet comme un photographe qui manque de possibilités de recul …

  10. … Ou comme un photographe, qui, comme d’habitude, aime serrer de près son sujet.
    De trop près sans doute, mais après c’est affaire de goût. Merci Estienne pour ce commentaire.
    @ Brigitte : j’ai lu Le Lambeau ce WE. Secousse intense ! Merci à toi.

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