Lannion, 31 octobre 2022.
J’ai emprunté le grand escalier, ancien, sacré, magique, qui part du Stanco (stang = étang en breton) et qui débouche dans le cimetière de la spectaculaire église de Berlevenez, construite par les Templiers au XIIe siècle sur un promontoire qui domine la ville. Escalier sacré et sacré escalier : de nuit et sous la pluie, traversé par de douces odeurs de feu de cheminée, il chuchote ses secrets à l’oreille et invite à la confidence.




Matoufilou

« L'une des déchirures propres à la poésie », c'est que, « ce qui est devant moi, au moment où je le dis, il faut justement qu'il ne soit plus. Les objets soumis à l'épreuve du poème, pour pouvoir briller d'un vif éclat, doivent cesser d'être ce qu'ils sont pour devenir langage. » Avec ce paradoxe que « dans le même temps le langage les sauve et les porte à leur être. » (Fabrice Midal, Pourquoi la poésie ? L'Héritage d'Orphée, Pocket, 2010). Lisant cela, je songe également à la photo, où c'est le même principe : ce qui a été pris en photo (l'objet de la prise de vue) n'est déjà plus, est devenu langage. Et cependant c'est par ce langage qu'il existe, et qu'il prend éventuellement une existence nouvelle, devient, pour reprendre une expression désormais galvaudée, une réalité « augmentée ». Ce paradoxe confirme le cousinage (à mes yeux du moins) de la photo et de la poésie. La « déchirure » propre à la photo, c'est qu'elle ne fait exister son objet qu'en le faisant disparaître.
10 Commentaires
  1. Quelle ambiance ! Au bout des marches, l’Ankou ?
    Ce serait tout à fait enharmonie avec ton texte sur la poésie.

  2. Vielles marches humides d’un vénérable escalier… Toute la magie de Brassai, bravo !
    J’adore cette ambiance.

  3. Une belle photo certes mais de nuit ? Le ciel est un peu clair pour donner cette sensation. Et de ce fait, le lampadaire semble bien être allumé comme en plein jour …

  4. Ça donne envie d’aller à Lannion !

  5. On s’attend presque à voir arriver la vague de Blagapart au pied des escaliers.
    MRVR 9

  6. Je trouve comme Estienne que le ciel est un peu clair. J’aurais aimé comme lui que l’on sente la nuit, avec une zone bien éclairée par le lampadaire.
    Mais la photo est déjà très évocatrice.

  7. Vos commentaires font plaisir.
    La nuit était tombante (voire déjà bien tombée) et les contraintes techniques assez fortes, avec un crachin bien breton et la seule lumière des candélabres pour éclairer les marches. Très peu de latitude par conséquent pour jouer sur la vitesse et sur l’ouverture. J’en ai une autre où le ciel est plus conforme à la réalité d’une nuit installée, mais on ne voit plus grand chose des marches et de l’église au loin — et le sujet est bien ici il me semble.

  8. @ RV : Oui pour l’Ankou, c’est vraiment le sentiment que j’ai eu en arrivant en haut. Entre le Stanco du bas (le lieu des âmes en errance) et l’enclos de l’Ankou en haut, il y a cet escalier, qui fait la jonction entre les vivants et les morts.
    Je songe à la formule de Serge Cassen sur la civilisation mégalithique du cachalot : “il y a les vivants, il y a les morts et il y a ceux qui vont sur la mer”. Idem ici : “il y a les vivants, il y a les morts, et il y a ceux qui empruntent cet escalier”.
    Quant à la vague de Blagapart, c’est la même beauté des pierres heurtées, frottées, récurées par les éléments, qu’on trouve en Bretagne dès qu’on cherche un peu.

  9. De plus nous étions le 31 octobre, nuit où les vivants et les morts se mêlent dans les légendes celtes (cf. La Légende de la Mort, d’Anatole Le Bras).

  10. c’est splendide! Avec une atmosphère très bien rendue!

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