–       D’ici, c’est le meilleur point de vue pour regarder la fête. Viens t’asseoir près de moi.

Il me parle en Anglais. Dans une des alcôves du Palais, les Brahmanes chantent pour le maharadja et son fils. Ils chantent pour Holly, la fête des couleurs. Les chants s’élèvent dans l’air chaud de midi, déjà saturé de parfum et de poussière. Depuis la veille, les hommes se couvrent la tête et les habits de poudres colorées, des jaunes, des rouges, des oranges, des roses. D’un geste de la main qui ressemble à une caresse, ils se bariolent le visage à tour de rôle et s’étreignent dans la joie en se souhaitant Happy Holly. Je m’assois à côté de lui. Il me regarde longtemps.

–       Where are you from ?

–       France.

–       Where in France ?

–       Paris.

–       I had a good friend who lives in Paris.

Il me dit que son ami est parti à Paris il y a vingt ans. Qu’il ne l’a pas revu. Il me dit son nom. Je ne comprends pas. Je ne lui demande pas de répéter. Je sais qu’il va me demander si je le connais. Il me demande si je le connais.

–       Oh, c’est grand, Paris.

–       Oui, il me dit, je sais. Je connais. J’ai vu des photos. C’est comme Bombay.

Dans la cour dallée de marbre, les plus jeunes Brahmanes se jettent torse nu dans de grandes bassines en fonte pour se débarrasser des pigments qui imprègnent la peau. Les cris et l’écho des cris se mêlent aux chants. L’eau est rouge. Presque sang. La fête est partout. Dans la rue. Dans toute l’Inde. Sur tous les visages.

–       He was a good friend.

L’homme ne parle plus. Il regarde ailleurs.




8 Commentaires
  1. Superbe portrait, j’aime l’expression de cet homme -saisie quand il regardait “ailleurs”? Et bravo aussi pour le texte d’accompagnement.

  2. je reviens sur ce portrait, et en fait je l’aime bien , mais je crois que je l’aimerai encore plus avec un peu plus de recul .

  3. Henri, cette impression que tu ressens est peut-être due au format carré et au manque “d’air” sur les côtés qui ne donne pas assez de portée à ce regard. Mais dans le format original, ce blanc un peu surexposé prenait trop de place sans apporter grand chose. Le “rognognage” est toujours le résultat d’un compromis, voire d’une insatisfaction! En même temps, j’ai aimé être près de cet homme, sans distance.
    Hervé, merci aussi d’avoir pris le temps de t’arrêter sur le texte. C’est ma façon de partager, pour tenter parfois d’élargir le cadre.

  4. L’expression de cet homme en dit long sur ce qui se passe derrière son turban…
    Très beau portrait énigmatique à souhait. Ton texte lui donne une autre dimension. Texte et photo peuvent fonctionner séparément et très bien ensemble. Bravo.

  5. Ce qu’en dit Henri est peut-être vrai. Juste un peu de distance…

  6. Texte, image… Très bel ensemble. Le cadrage serré renforce l’histoire écrite qui accompagne la photo. Juger de ses qualité seules me semblent alors inutile, voire illusoire. C’est un tout qu’il faut apprécier, et à mon avis il fonctionne. Peut-être même que c’est la photo qui vient en complément du texte, et non l’inverse… Bravo.

  7. Beau portrait avec une foule de détails et quelle plume!
    J’aimerais bien ce cliché en couleur, mais ce n’est pas le lieu.

  8. Merci à vous, Brigitte, Eric et Christophe. Cette photo m’a permis de me souvenir d’une histoire qui aurait pu exister…

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